Tournée au Maroc, dans la ville de Fès



Difficile de parler de cette expérience en parlant avec des on, avec les pronoms indéfinis qui protègent.
Ce voyage au Maroc n'est pas une expérience impersonnelle. Qu'est ce que c'est, alors? Devrais-je parler du voyage de Laure, de celui de Yacine, de Gilles, de Gabrielle, puis de celui Gabriel, ou bien de celui d'Ophélie...?
Je n'en ai pas les moyens. Ce dont je suis capable, c'est vous parler du voyage de Christophe. Parlons-en.

Le voyage a duré du 04 au 11 avril 2004, dans le cadre du thême "Couleurs". Nous furent hébergés par Mr et Mme Bensouda, les parents de Yacine, un des comédiens. "Accueillis comme des petits princes", dira Pierre, plus tard. Voici donc un récit des souvenirs qu'ils me restent. Vous pouvez aussi consulter les nombreuses photos en ligne.


4 avril 2004 - Départ.
C'est ce qui est écrit sous les fichiers images dans mon dossier Maroc sur ce PC. Ce doit être ça. Il pleuvait des cordes. On ne prononce jamais le mot "corde" dans un théâtre, alors, nous avons pris l'avion. Terminal 4. Roissy Charles de Gaulle. Les autres y sont déjà. Je traverse l'aéroport vide. Où va-t-on? Là bas, un groupe.
Laure me dit que je suis en retard. On me raconte que Pierre a dormi. Enregistrement des bagages. Avion tout petit. Coeurs légers. Adieu la France, bonjour les gags sur les avions.

Les montagnes sont très belles, vues d'en haut.
Je n'ai jamais pris l'avion. L'avion c'est bien, mais ça fait mal aux oreilles.
Aterrissage à l'aéroport flambant neuf de Fès. Un seul avion sur la piste. Deux pistes mais un aéroport high-tech. Premier paradoxe. La piste s'étend à l'horizon, vers les montagnes.
Nous sommes au Maroc.

Il faut remplir une fiche. Je ne pensais pas que le Maroc aimait les fiches. On remplit. Il faut donner une adresse: "Chez les Bensouda". Ca ira, bien sûr.
On passe la douane. J'ai fumé ma première cigarette sur terre africaine. Là bas un homme en uniforme de l'aéroport nous appelle. "Mr Bonetone" il demande. On le suit. "Mr Bonetone", lui discute avec une française qui vient à Fès la même semaine que nous. Il en profite pour l'inviter à notre représentation.
L'uniforme est un Bensouda. Il nous amène chez la tante de Yacine.
Cela n'en n'a pas étonné. Moi oui. Car c'est un petit monsieur en habits marocains blanc qui nous accueille, le sourire immense. Ce petit bonhomme est le père de Yacine, il est ingénieur en hydraulique. Dans trois jours, il me fera pleurer en parlant du clown.
La nature nous entoure. Plus de bruit. C'était le seul avion du matin. La tante de Yacine habite à deux pas de l'aéroport.
Une table est dressée. Immense elle aussi. Enorme. Gargantuesque. Les adjectifs manquent. Pierre dit:" Vous les accueillez comme des rois! Enfin comme des petits princes, puisque les rois, c'est nous", tout en regardant Annick, professeur de Communication qui nous acompagne.
On fixe les valises sur deux Mercedes dépéchées pour l'occasion. C'est ce qu'ils appellent les "grands taxis", par opposition aux "petits taxis", des Fiat Uno rouge pour la plupart.
Les valises ne tenant pas toutes dans le coffre, elles sont fixées avec quelques bouts de ficelle sur le toit.

De l'aéroport jusqu'à la vieille Médina de Fès où nous sommes hébergés, il y a un quart d'heure de route. Cela ressemble à des films. Des vieilles merco. Des ficelles. Des bus avec des gens qui passent la tête par la fenêtre. Des ânes au bord des routes. Des ânes sur la route. Des échaffaudages en bois. Des panneaux Stop en arabe.
Personne ne parle. On n'ose pas l'avouer mais le conducteur fait un peu peur. Il n'a plus beaucoup de dents. Et il conduit d'une façon spéciale. Mieux ne vaut pas le déranger en bavardages. Il faut se concentrer sur la route.

Les taxis nous déposent. Il faut marcher. Les roulettes des valises font du bruit sur les pavés terreux de la médina. Les gens nous regardent. C'est le début d'une grande histoire d'amour entre les français des Bensouda et eux qui nous regardent.
Les rues ne sont pas larges. Ca pue à certains endroits. Il y a des gamins en sweat-shirts troués qui courent après un ballon. Ca ressemble à une place du village. Avec des escaliers usés de chaque côté. Sur une façade, on lit "Palais de Fès - Dar Tazi"
Un palais ?
Là bas un café. On se dépêche. Un petit groupe nous suit. On nous présente Noti. Il parle un tout petit peu français et sera notre guide pour la semaine. Il faut parler de Noti. On a passé la semaine à croire qu'il avait le double de son âge. Jusqu'à apprendre que certains de la troupe étaient plus vieux. Noti ne parle pas français. Mais il répond par oui souvent, alors ce n'est pas grâve.

On tourne à droite. On ouvre une porte. Une nouvelle ruelle. On entre par une deuxième porte, tout de suite à gauche. Il y a des fils électriques partout. Des ordures aussi. Nous laissons tout cela derrière la porte.
On entre dans un lieu magique, avec des mosaïques sur les murs et le sol, et des salons au rez de chaussée. On nous apprend que tout cela est à nous pour la semaine. Les yeux n'en croient pas leurs oreilles.
Il y a un jardin, des terrasses, un toit plat, des canapés. Il y a deux robinets, dont un d'eau chaude.
Je sens qu'à partir de là, tout s'est accéléré. Ou tout s'est ralenti. Je ne sais pas. Les souvenirs font des vagues.
On sent les premières fragrances du repas qui vient.
"C'est le paradis ici"

Il faut parler des repas. Et du courage de Mme Bensouda, aidée d'une fermière, à aller au marché et à cuisiner pour 25 chaque jour!
Couscous, Tajine, soupe, brochettes, biscuits, patisseries...
Notre premier repas est un couscous, un "vrai" comme certains diront si facilement. Tellement vrai que nous le mangeons sans assiette, à la marocaine.
A revoir les photos, je vois des bouteilles de coca sur les tables, de l'eau en bouteille, richesse et luxe que l'on ne soupsonnait pas.
C'en est gênant. J'entends Pierre qui dis "Mais asseyez-vous avec nous, Radija!". Radija est le prénom de Mme Bensouda. Mais je crois qu'à quelque part, nous les avons rendu heureux, par un souffle de jeunesse, de création et d'envie de découvrir l'autre et l'inconnu ("le non encore goûté"), par une présence non cantonnée à se laisser servir. Comme une grande famille de 25 membres.

Le soir, c'est Méchoui.
Il est cuit dans le four à pain du quartier. Il a été choisi par Mr Bensouda. Avec ses attributs. Pour être sûr que c'est bien un mouton.
La troupe est au complet, car ceux qui étaient partis en voiture sont arrivés juste pour dîner. Scéance de retrouvailles entre Yacine et ses parents.
C'est Pierre qui coupe le méchoui. Il fallait le préciser.

C'est sûr, les souvenir sont plus flous. Il y a la découverte du zouk, et de son labyrinthe. Les regards des hommes aussi, vers les européennes. Le marchandage. Toujours marchander. Le thé à la menthe. Le jus d'orange pressée à 3 francs (50 dirams). Tout cet univers qui nous angoisse au début mais dans lequel on se sent chez soi très vite.
La misère aussi. Les enfants qui quémandent des centimes. Le sentiment d'impuissance. Ce foutu sentiment d'impuissance que l'on se doit d'avoir avec l'étiquette d'Européen. Moi je ne donne rien. Je me laisse voler mon nez rouge par le petit garçon qui traîne toujours devant le rihad.
Pierre distribue des stylos UFR Sciences. Certains achètent des burnoux, des djelabas, des habits traditionnels et des babouches.

La représentation a lieu le 6 avril.
C'est l'après midi. Pierre, Ahmed (Mr Bensouda) et les techniciens sons sont partis installer la salle. Ils doivent nous prévenir pour répéter.
On attend. Il fait chaud. Trois heures sans nouvelle. Puis Ahmed débarque. C'est l'heure des aller-retours en Fiat Uno entre la salle polyvalente et le rihad.
Cela se passe dans une école de commerce. Privée. Mais existe-t-il des écoles de commerce non privées?
C'est dans le quartier riche de Fès. Il y a des très grandes paraboles, des voitures avec le signe de la paix, et des portails automatiques.
L'école est très neuve. Il y a de la pub Pepsi sur le terrain de basketball, des mickeys peints sur les murs. Je croyais qu'on ne jouait qu'au football ici. Quel inculte je fais.
Des coulisses sont improvisées sous un chapiteau de toile synthétique. On se maquille sans miroir. Ce n'est pas bien grâve. Juste le temps de faire un filage, et on attend le début du spectacle. La pression monte. Les saynètes s'enchaînent.
C'est l'heure du clown. Je joue. Je vis une chose extraordinaire. Je sors de scène. Je pleure. Il y avait des enfants juste devant la scène. J'avais le sentiment d'être entendu.
Beaucoup critiquent l'enthousiasme du public marocain: portables qui sonnent, discussions qui résonnent...
Le groupe de rap qui suit notre pièce attend lui aussi dans les coulisses. Ils rient de mon maquillage. Je ris de leur déguisement d'américain.
Il y a un mot que l'on voit écrit dans les journaux marocains: ultralibéralisme. Je comprends. Les écoles sont prêtes à former ses ultra-libérateurs. Inch'allah.
Le spectacle de rap est écourté, il semble que le langage des artistes ne plaît pas. Le directeur nous remercie. Il nous dit en partant:
"Le théâtre, c'est vivre deux fois"
Ahmed nous ramène, Pierre, Camille et moi. Il parle du spectacle, de chacune des saynètes, ils les analysent, les résument, les fait revivre. Il parle du clown, et mes yeux s'inondent un peu. Nous sommes fiers.



Tout s'accélère encore. Ou tout ralentit.
Il y a la soirée marocaine, les musiciens, et les rondes enfantines. Jérôme, qui saute plus haut que les autres.
Les tanneries, ses vendeurs de cuir qui vous collent la marque que vous voulez sur leurs produits.
Pierre qui se fait avoir en achetant des bijous, Radijah qui remet à sa place le vendeur le soir même. La gâteau d'excuse offert par le Café pour les petites arnaques quotidiennes, elles aussi découvertes par Radija.
La visite à la nouvelle ville, la découverte du quartier juif, que ça peut marcher, pourquoi pas ailleurs.
Le départ, les larmes mais pas moi cette fois-là. C'est trop surjoué.
L'avion dans l'autre sens.

La France n'a pas changé.
Le Maroc n'a pas changé.
Je crois encore (nous sommes le 5 janvier 2005) que le Maroc nous a changé, nous seuls, nous les 25 de Théâtre et Sciences. Les gens qui voyagent beaucoup disent "J'ai fait le Maroc, la Chine, l'Australie...". A Théâtre et Sciences, c'est le Maroc qui nous a fait un peu plus mûr.
A la rentrée 2004, Yacine nous apportait le Prix de l'Excellence, décerné par l'école de commerce où nous avons joué.
"Y a pas de probleme"
Le soir de l'arrivée, je fumais mes dernières cigarettes marocaines à Choisy le Roi. Vous me croirez si vous voulez, mais elles avaient exactement le même goût. Et toc.

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